My Martinique

GRAND-RIVIERE OU LE TEMPS DE l’INSOUCIANCE

Pour nous Martiniquais, Grand-Rivière, est une terre de mystères. 
Aux limites septentrionales de l’île, “dèyè do bondyé”, se rendre à Grand-Rivière se prépare, et se mérite. 
Cette commune m’a toujours intriguée: comment les gens font pour vivre “loin de tout”, quel est leur quotidien? 

Alors quand Johanna m’a dit qu’elle a de la famille à Grand-Rivière et qu’elle y passait toutes ses vacances, autant te dire que j’ai sauté sur l’occasion! 

Il fallait qu’elle me raconte. 

Aujourd’hui, Johanna nous invite à revivre une journée d’Août 2009 à Grand-Rivière. 

@martiniquela1ere

2009

LES GRANDES VACANCES

J’habite au Vert-Pré mais j’ai presque grandi à Grand-Rivière.
C’est là que vivent mes grand-parents, j’y vais depuis toujours. 
Au jour de l’an, à Pâques, parfois à la Toussaint. C’est un peu la tradition. 

Aujourd’hui, maintenant que j’ai mon véhicule, je m’y rends dès que je veux pour rendre visite à mon papi, mais pendant mon adolescence, c’est là-bas que je passais les grandes vacances! 

Il y avait ma sœur, deux cousines qui ont à peu près 3 ans de moins que moi et trois cousins âgés d’environ 10 ans.
Il y avait aussi mon oncle qui vivait avec mes grands parents. 
Autant dire qu’on était nombreux, mais il y avait de l’espace: 10 pièces à l’étage, 8 chambres, 2 cuisines, un grand salon, 1 salle à manger, 4 toilettes, chez papi c’est un petit château! 

Ce qui était bien, c’est qu’à l’époque toutes les familles de la commune accueillaient les petits-enfants. 
Donc on se retrouvaient tous ensemble pour les vacances! 

DE BON MATIN

Il est 9h00, je me réveille, je descends dire bonjour à papi et mamie et comme je suis la plus grande, “la petite maman”, c’est donc moi qui prépare le petit déjeuner pour mes cousins. 
Il faut faire du chocolat pour au moins 10 personnes! 

Donc je prends les sandales de mamie et je me rends dans la petite supérette du coin en pyjama acheter du pain et du lait! 

Une fois le petit déjeuner prêt on s’installe tous ensemble sur la grande table du salon, et on a intérêt à finir notre bol! 
Atan ou pa manjé…!mamie pa ka fè la fet épi sa! Les histoires de “j’ai pas faim”, elle veut pas entendre ça! 

Après le petit déjeuner, on se pose un peu pour regarder Secret Story, des clips à la télé, ou alors on joue à la raquette ou au ballon dans la petite cour juste en face de la maison. 

Bien sûr on en profite pour aider nos grands-parents dans les tâches ménagères. 
Et mamie se repose beaucoup sur moi pour l’aider à préparer le déjeuner. 
Elle me dit “lonyon an la, poisson an la” et je dois l’assaisonner.

Oui parce que chez papi et mamie c’est pwason an tout sos! 
En même temps, ils sont marins pêcheurs! 
Pa ni zafè diri pate hein sé fwi a pen, dachine, yanm!
A Grand Rivière il y a beaucoup de pieds de fruit à pain, donc c’est fwi a pen épi kou bouyon pwason du lundi au lundi! 
A la limite, le dimanche on fait une exception en variant avec de la viande! 
Mais sinon tou les midis sé pwason

“DJOUBOUM!”

*onomatopée illustrant le bruit d’un plongeon

Et là dès qu’on a fini nos assiettes, on enfile nos maillots, on rejoint les amis du quartier et on va se baigner. 

Parfois on va à la rivière au Bassin Caco. 
C’est mon bassin préféré. 

Il est enfoncé dans la nature à l’abri des regards indiscrets. 
C’est là que vont les vrais Riverains, parce qu’il est plus en amont, donc plus propre! 

C’est là que j’ai appris à plonger. A l’époque il était plus profond (puisque les crues ont charrié du sable) et donc on pouvait sauter et plonger depuis la falaise

Mais nous ce qu’on préfère c’est aller se baigner à la plage du Sinaï

@thewanderlust.couple


Dépi nou fini manjé, tu vois tous les enfants débarquer au même moment sur la plage.
Une plage de sable noir, aux falaises impressionnante, bordé par une forêt luxuriante. 
Elle est classée parmi les plus belles plages de l’île. 

Mais, elle fait peur à certains car les vagues y sont impressionnantes! La mer est plus démontée qu’au Diamant!

@stud.yoo

Mais nous on n’y va pas pour faire bronzette hein, on y va pour lutter contre les vagues et ça c’est trop bien! 
Les garçons s’amusent à nous porter et nous envoyer dans les vagues, et quand elles nous prennent on est comme dans une machine à laver. 
Quand elles nous ramènent vers le rivage, on babille sur les garçons et puis après on en rigole! 

On passe tout l’après-midi à la mer, jusqu’au coucher du soleil, on s’amuse tellement qu’on ne voit pas le temps passer.
Des fois mamie met son chapeau et vient nous chercher car on tarde à rentrer!  

Cette plage est au cœur de nos vacances. 
C’est notre endroit préféré à Grand-Rivière. Le dimanche et pendant les vacances, comme il y a trop de touristes à la rivière, nous on va à la mer car elle est quasi déserte. 

En vrai on passe nos journées en maillot de bain, short, sandales, même pas besoin de serviette, on sèche sur le chemin du retour! 

GRAND-RIVIERE BY NIGHT

@hc

Après la plage on rentre on se douche et on se met en bombe! 
Petit maquillage, petite robe, car le soir on rejoint nos potes pour trainer dehors. Il faut bien être présentables! 

Si tous les midis c’est fruit à pain et poisson le soir on se fait plaisir! 

On va Chez Guitteaud à deux pas de chez mamie pour acheter des barquettes de frites à 1€.
De temps en temps on achète des friands chez José. C’est un monsieur qui fait des friands chez lui! 
Dé kalté gwo manman friands jambon/fromage à 4€, mais mamie trouve que c’est trop cher.

Dès qu’on lui demande de l’argent pour acheter des friands elle dit “Kalté bagay chè tala”
Depuis, c’est une private joke avec cousines: dès qu’on voit un truc cher on dit “kalté bagay chè tala”

Mais ce qu’on préfère c’est aller Chez Popole, un snack où l’on vend un peu de tout: cheeseburgers, paninis, friands, pizzas, frites, poulet grillé.

@hc Chez Popole un samedi après-midi

Chez Popole, c’est le lieu de rencontre! C’est l’uns des rares snacks ouvert le soir. 
C’est un peu un carrefour de Grand-Rivière car plusieurs petites ruelles y transitent. 
Donc c’est toujours animé. Les gens mettent des tables et des chaises et jouent aux dominos le samedi soir, tu discutes avec les gens, tu prends la blague en attendant ta commande. 

Mais nous ce qu’on adore chez Popole c’est les paninis! 
Les meilleurs paninis antillais que j’ai goûté dans ma vie! 

Mais ça avait un coût, donc ce qu’on faisait c’est que le midi quand mamie nous donnait 5€ pour acheter des floups, on gardait la monnaie pour pouvoir s’acheter des paninis! 

Après avoir mangé, on se pose dans le marché aux poissons. 

Il y a une table qui sert à découper le poisson et un grand réfrigérateur pour le stocker, c’est ouvert et éclairé donc c’est parfait pour jouer aux cartes: 8 américain, imbécile, kem’s, bataille, nou té ka pété an kay! 

…Ou sinon on se promène et on se pose au front de mer sous les abris. 

Quoi qu’il en soit, l’ambiance est tellement belle qu’on rentre souvent chez nous vers minuit 1h du matin. 

@hc

Mais ça ne veut pas dire que la soirée est finie! Pendant que papi et mamie dorment, avec ma sœur et mes deux cousins on continuait à prendre des milans dans la chambre!

Malgré les 8 chambres, avec ma sœur et mes 2 cousines on dormaient a 4 dans une seule chambre avec un lit + un matelas par terre pour continuer a prendre des milans 

2024

L’ESPRIT VILLAGE 

Grand-Rivière, c’est une grande famille. 

Tout le monde se connaît, et surtout on est tous cousins plus ou moins éloignés! 

Si tu te maries Grand-Rivière, sache que tout le monde viendra à la fête, parce que même si tu ne les as pas invité, ils sont invités d’office! 

La configuration de la commune avec ses petites ruelles aide à rapprocher les gens à créer du lien. 

A Grand-Rivière on vit dehors. Tu verras toujours une mamie prendre sa chaise et se poser près de la rue, des gens sur leur terrasse ou leur balcon regarder les gens passer, dire bonjour à Man Untel, discuter un peu…

C’est une autre manière de vivre.

GRAND-PERE, GRAND-MERE, GRAND-RIVIERE 

Quand je pense à Grand-Rivière je repense automatiquement à mes grands-parents. 

Des personnes courageuses qui ont travaillé toute leur vie, jusqu’à 80 ans!
Ils vendaient du poisson à Trinité. Tous les jours ils faisaient Grand-Rivière / Trinité pour aller travailler. 

C’est de vrais exemples. 
Mon papi, Symphar Leopoldie est quelqu’un qui a beaucoup œuvré pour la vie de la cité puisqu’il était conseiller municipal. 
Il est plutôt discret et humble, mais c’est un homme très cultivé. A 98 il lit ses romans tous les jours et sans lunettes! 

Mais Grand-Rivière, c’est surtout ma mamie, Lise, qui nous a quitté en 2014. 

C’était une femme extraordinaire, la cheffe de la maison, le poto mitan, le ciment de la famille. 
Quand il fallait une autorisation on passait par elle, c’était elle, la figure d’autorité. 
Tu vois dans la salle à manger il y a cette longue table, c’est elle qui se mettait en bout de table avec sa grosse assiette! Elle avait une assiette plus grosse que tout le monde! 

J’étais très proche d’elle, dès qu’elle avait besoin de quelqu’un pour lui masser le dos, faire ses ongles, c’est moi qu’elle appelait. 
On prenait des milans qui ne finissaient pas! 
Elle me racontait tous les milans de la commune!
Des fois j’étais dans ma chambre elle m’appelait “Johanna”
j’accours pensant que c’est important et elle me dit “ou sav que untel …” et hop c’est parti! 

Même quand j’étais chez moi, on passait des heures au téléphone à se raconter nos vies. 
On entretenait une relation privilégiée. 

Mais ma grand-mère a surtout fait de moi la femme que je suis aujourd’hui. 
C’est elle qui m’a tout appris. 
Je me rappelle quand elle m’apprenais à cuisiner, elle me disait 
“Lè ou ka fè an court bouillon, sé an COURT bouyon”!
Donc on ne doit pas laisser le poisson cuire trop longtemps! 

Elle m’a donné toutes les armes pour devenir une femme forte et indépendante. 
Si je suis la femme que je suis aujourd’hui, c’est grâce à elle. 
Et je réalise tous les jours l’impact qu’elle a eu dans ma vie. 

@Johanna

3 commentaires

  • Catherine THIOLLIER

    Charlina ton article m’a fait vivre une tres belle experience que je connais deja pour y etre restee environ deux semaines en fevrier 2017. Je m’etais isolee pour ecrire ma these de doctorat sur l’image du corps dans la photographie contemporaine en Martinique.
    C’est chez Jeanne Boutrin que je restais, son logement etait au dessus du petit snack restaurant a gauche quelques metre avant la petite descente qui va a la plage du sinaï. J’en garde d’excellents souvenirs vraiment.
    Une fois la these obtenue j’y suis retournee avec mon fils Felix pour le 1 er janvier, nous avions mangé des ouassous delicieux.
    Merci pour ton article qui est une merveille
    Je t’embrasse
    Catherine

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